Le sénateur Montaugé rend hommage à Aimé Césaire, Frantz Fanon et Maryse Condé à l’occasion de la journée nationale de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions à L’Isle-de-Noé

Ce samedi 10 mai 2025 à l’occasion de la journée nationale de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, Franck Montaugé a tenu à remercier publiquement Monsieur le Maire de L’Isle-de-Noé pour son invitation et pour l’engagement mémoriel de la commune.

Le sénateur Montaugé a ensuite souligné dans son discours l’importance des commémorations pour affronter, avec lucidité, l’histoire coloniale de la France. Il a évoqué la loi Taubira de 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Franck Montaugé a rendu hommage à trois grandes figures anticolonialistes : Aimé Césaire, Frantz Fanon et Maryse Condé dont les œuvres dénoncent et questionnent la domination coloniale, l’exploitation humaine et les préjugés raciaux persistants.

Texte du discours du sénateur Montaugé :

" Merci à la commune de l’Isle-de-Noé, à son maire et à ses conseillers municipaux de perpétuer chaque 10 mai, les mémoires des traites humaines et de leur abolition.
 
J’accorde beaucoup d’importance à ces manifestations qui nous permettent de rappeler notre histoire, complexe et douloureuse – elles le sont toutes – et d’en tirer des enseignements politiques pour construire en toute conscience éclairée un monde meilleur. Alors pour aller dans ce sens et en toute humilité – je n’ai de leçon à donner à personne – quelques propos que je voudrais partager avec vous ce matin.
 
Le 18 février 1999, dans un discours empreint d’une dignité et d’une hauteur de vue qui forcent le respect, Christiane Taubira, alors députée de Guyane, indiquait que sa proposition de loi n’était pas un acte d’accusation, parce que, rappelait-elle, « la culpabilité n’est pas héréditaire et parce que nos intentions ne sont pas de revanche ». 
 
Christiane Taubira indiquait vouloir simplement, je la cite : « décrire le crime, l’œuvre d’oubli, le silence, et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination ». Votée le 21 mai 2001, la loi dite Taubira fera de la France le premier pays au monde à reconnaître que la traite et l'esclavage constituent un crime contre l'humanité.
 
Une tragédie qui a vu la déportation en masse de dizaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants, arrachés à leur terre, aux leurs, et convoyés comme du bétail. En ravalant les esclaves au rang de "biens meubles", le Code noir, promulgué en France en 1685, leur déniait en effet la qualité d’être humain.
 
Les journées de commémoration, les lieux de mémoire comme ici, à l’Isle-de-Noé, les productions historiques, littéraires, cinématographiques ou documentaires, les institutions comme le « Mémorial ACTe » en Guadeloupe ou la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, des traites et des abolitions, sont autant de jalons pour donner sens et forme à la première et sans doute la plus puissante de toutes les réparations, la réparation symbolique.
 
Mais comment parler de la traite négrière, de l’esclavage, du commerce triangulaire sans évoquer l’histoire coloniale de la France ? Il ne s’agit pas ici de raviver une querelle stérile sur notre passé colonial ni de verser dans la repentance ; il s’agit de regarder en face notre histoire, ses moments glorieux comme sa part sombre !
 
Deux grandes figures intellectuelles de la pensée anticoloniale, deux Français dont l’influence politique fut mondiale - Aimé Césaire et Frantz Fanon - ont apporté, en leur temps, un éclairage nouveau sur les mécanismes de domination coloniale, sur la barbarie du colonisateur et le malheur du colonisé.
Poète et homme politique martiniquais, né en 1913 et mort en 2008, Aimé Césaire a eu un parcours scolaire d’excellence dans les plus prestigieuses écoles de la République : Louis-le-Grand et l’École Normale Supérieure. Il conceptualisera avec son ami Léopold Sédar Senghor et d’autres intellectuels le mouvement de la Négritude.
 
Son œuvre littéraire, aussi poétique que politique est considérable. Elle proclame, face à l’Occident dominateur, la valeur des cultures afro-caribéennes. Elle dénonce aussi, avec la clarté et l’éloquence que peut inspirer la passion du juste, la machine déshumanisante et destructrice de civilisations qu’est le colonialisme. A cet égard, son « Discours sur le colonialisme » écrit en 1950 est un texte majeur de la littérature anticoloniale et humaniste.
 
Dans un passage remarquable, Aimé Césaire démasque l’hypocrisie de la « mission civilisatrice » qui a justifié la conquête coloniale. Écoutons-le :
« Qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; … elle n’est « ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie (…) mais conduit à «  … admettre une fois pour toutes, (…) que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée d’étendre à l’échelle du monde la concurrence de ses économies antagonistes. »
 
À l'issue de ses études supérieures, Aimé Césaire, professeur au lycée Schœlcher de Fort-de-France croisera comme élève un certain Frantz Fanon. Né en 1925 et issu comme Aimé Césaire de la petite-bourgeoisie métissée de la Martinique, le jeune Frantz Fanon rejoint à 18 ans, en 1943, les Forces françaises libres du général de Gaulle. Son expérience de l’armée est contrastée : il est confronté au racisme, passe pour un soldat indiscipliné, mais se bat avec courage dans les combats de la Libération de la France.
 
Après son baccalauréat, il part faire des études de médecine à Lyon, où il se spécialise en psychiatrie, tout en suivant des cours de littérature et de philosophie. En 1952, à partir de son expérience d’Antillais né en Martinique et installé dans l’Hexagone, il publie « Peau noire, masques blancs », tiré de son doctorat de psychiatrie, dans lequel il questionne les notions d’identité, d’assimilation, de racisme à l’encontre des personnes noires.
 
En 1953, il devient médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida en Algérie. Confronté aux injustices de la société coloniale comme aux névroses des populations qui les subissent, il élabore des méthodes pour traiter les effets psychologiques du système colonial sur les colonisés, notamment la dépersonnalisation et la déshumanisation. Quand la guerre d’Algérie éclate, il soigne les soldats français le jour, et les combattants du Front de Libération Nationale la nuit. En 1956, il démissionne de son poste hospitalier pour rallier les rangs du FLN. S’affirmant désormais « Algérien », il signe quelques-uns des textes les plus influents du mouvement anticolonialiste, dont « Les Damnés de la Terre » (1961), préfacé par Jean-Paul Sartre. Il meurt d’une leucémie à Washington en décembre 1961, sans voir l’indépendance algérienne pour laquelle il a tant donné dans les dernières années de sa vie.
 
Par son approche très personnelle des questions d’identité, de race et de domination, nourrie à la fois par son expérience de médecin psychiatre, d’Antillais déraciné et de militant anticolonialiste, Frantz Fanon est devenu dans le monde entier un héraut de la lutte pour les indépendances, un pionnier des études post-coloniales et un penseur critique des « identités noires » face au racisme de la société. Le centenaire de sa naissance méritait je crois que l’Isle-de-Noé et son rapport à l’histoire contribue à faire connaître cette vie, courte mais exceptionnelle, et cette œuvre intellectuelle et politique majeure.
 
Ces deux immenses penseurs que furent Aimé Césaire et Frantz Fanon nous rappellent que l’esclavage fut aussi la marque d’un système, l’exploitation du travail humain, qui n’a pas disparu avec l’abolition.
Je veux aussi ce matin évoquer une femme exceptionnelle, Maryse Condé, native de Guadeloupe qui nous a quitté l’an dernier après que tous les honneurs de la République lui aient été justement rendus. Présidente du « Comité pour la mémoire de l’esclavage » créé dans le droit fil de la loi Taubira, c’est elle qui propose au PR Jacques Chirac l’idée de la commémoration nationale du 10 mai.
 
Elle fut aussi récipiendaire en 2018 du prix Nobel de littérature dit « alternatif » pour son œuvre Monde conçue à partir de l’esclavage et de la colonisation et qui sur le fond est une véritable profession de foi pour un nouvel humanisme.
 
Dans de nombreuses parties du monde aujourd’hui, des femmes, des hommes, des enfants continuent d’être exploités dans des conditions inhumaines, pour produire des marchandises qui, pour certaines, se retrouvent dans nos magasins.
 
Le 3 immenses intellectuels et militants que j’ai cités – il y en en beaucoup d’autres qui le justifieraient – rappellent également que l’empreinte de l’esclavage se lit aussi par le lourd héritage de préjugés et de stéréotypes aussi monstrueux qu’actifs… et nocifs dans notre société d’aujourd’hui. Le racisme contre les personnes de couleurs a été nourri et entretenu pendant des siècles pour justifier leur asservissement. Partout, ce legs continue de déformer les perceptions et d’alimenter les discriminations.
 
Monsieur le maire, mesdames et messieurs, recevez toute ma gratitude et par là-même celle du Sénat pour votre fidélité à ce rendez-vous mémoriel et la défense de cette grande cause de l’Humanité que demeure la lutte contre l’esclavage et pour la fraternité entre les peuples.
 
Je vous remercie. "
 


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